Des voisins

L’homme de l’ascenceur

     Depuis quelques temps déjà, le matin, dans un ascenseur bondé d’un des nombreux immeubles de Bangkok, où s’entassent des enfants avec leur cartable, rendus silencieux par l’heure matinale, soudain si différents de lors de leurs nombreuses et bruyantes disputes dans le bus du retour, leurs parents, certains encore à moitié endormis, d’autres prêts à partir travailler, en tailleur ou chemise et cravate, quelques-uns vérifiant qu’ils n’ont rien oublié, où flotte une odeur de shampoing et d’eau de Cologne mais qui est plus oppressante qu’agréable, se trouve un homme.

   Cet homme est très grand, dépassant largement le mètre quatre-vingt-dix, sa carrure est imposante, de larges épaules, des bras épais, il se tient droit, le plus souvent habillé dans une tenue de sport, en short, t-shirt et baskets. Sa peau noire vire plutôt au chocolat, il ne possède presque pas de cheveux, ou bien il les rase courts. Il sourit. Je ne l’ai jamais vu sans ce grand sourire, qui le distingue des autres passagers de cet ascenseur, mais aussi des autres personnes que je croise après le court moment que représente ce petit voyage. Il sourit d’un sourire qui illumine ses yeux noirs et légèrement globuleux où naissent alors des étoiles, et fait apparaître sur son visage rond et bon-enfant une joie qui semble sans limites.

   Il ne parle jamais, se contentant de sourire encore plus aux bonjours des gens qu’il croise, de rire discrètement, d’une manière légère, aux remarques des autres passagers, et d’accompagner ses enfants jusqu’au bus qui les emmène à l’école. Que fait-il après ? Peut être rentre-t-il chez lui, ou bien part-il courir ou faire du sport, comme sa tenue le suggère.

Dagobert le Panda

Le fantôme de mon Soi

     Quand je vais acheter des légumes au marché le plus proche de mon impasse thaïlandaise, il me plaît d’observer les gens qui vaquent aux occupations diverses de la rue. Parmi eux, une ombre retient mon attention.

     C’est une vieille dame, esprit de cette rue, qui marche toujours dans la même direction. Voûtée, presque pliée en deux, elle avance vaillamment sur le bitume brûlé par le soleil, pas à pas, les mains croisées derrière son dos brisé.

   Au dessus de son visage ridé par la vieillesse se dresse une masse de cheveux blancs et lisses, surmontée par deux épis rebelles grisonnants. Sa peau mouchetée de points noirs, dans laquelle est percée une bouche aux lèvres rugueuses, est flasque, terne et huileuse . De cette cavité ressort, tel un monstre surgi du néant, une dent jaunâtre et longue comme la phalange d’un index humain.

   Ce qui m’intimide le plus, et ce qui me fait frissonner quand je pense à ce fantôme qui se raccroche à la vie, c’est son regard. Du droit, voilé par la cataracte, on ne distingue plus qu’un globe blanc, unicolore. Du gauche, bleu comme le ciel, la thaïe arrive encore à voir et à dévisager de son regard d’un froid intense tout ceux qui croisent son chemin.

   Ses pauvres habits, aussi vieux que sales et démodés, se résument à une simple robe décorée de fleurettes bleues, rouges et jaunes sur un fond blanc-rosé. Par dessus cet habit est enfilé un vieux chemisier, attaché par un seul bouton, les autres ayant cédé à une autre époque sûrement plus joyeuse.

      Comment l’oublier ? Comment oublier cette scène de fragilité sénile? Tout semble vieux chez cette dame, même l’image de nos entrevues que je garde dans le fond de mon esprit. Et pourtant, elle ne date que d’il y a trois ans. Car cela fait trois ans qu’elle a disparu de mon voisinage. Certainement à jamais.

Domotoy le Tartare

Sombre voisin

   Dans la rue calme et sans-issue devant chez moi, tous les matins, se promène mon sympathique voisin avec son chien.

   Ce jeune homme d’une trentaine d’années arbore toujours un air jovial malgré sa sombre tenue. Il est assez grand, avec des cheveux un peu longs d’une couleur proche du brun. Ses yeux de couleur noire et son regard perçant donnent l’impression qu’il est quelqu’un de sérieux et intelligent. Son visage plutôt carré est complété par une barbe soigneusement rasée.

   Il a le physique d’un sportif ; on pourrait  le confondre avec un participant des Jeux Olympiques. Il porte un survêtement  de sport noir comme la nuit, des chaussures de course  grises et une casquette rouge qui pour une raison inconnue représente la seule touche de couleur d’un triste uniforme.

   Son chien, un labrador de la couleur de la tenue de son maitre, marche en rythme à côté de lui, insouciant. Le chien, avec ses yeux légèrement verts, porte un collier blanc où son nom figure en noir : Blackie.

   A chaque fois que je le croise, ce qui m’intrigue le plus, c’est cette casquette rouge.

Delize la Sauce

L’ombre du travail

   Fréquemment, presque à chaque fois que je prends la navette pour aller et venir du lycée, je croise mon voisin qui me semble toujours épuisé. Son visage abattu, sa peau jaune, ses yeux bridés, sa coupe de cheveux d’un autre temps, ses pieds moisis me font penser à un vieillard chinois. Sa bouche en croissant de lune laisse apparaître ses dents jaunies par le temps et le tabac.

   On a l’impression, quand on le regarde dans les yeux, qu’il n’a pas dormi de la nuit, qu’il n’a fait que travailler. Il a le physique d’une personne usée par le labeur. D’ailleurs, l’énergie qu’il dépense est comparable à celle du mineur Stakhanov, il ne semble éprouver aucune crainte face à l’épuisement physique.

   Pourtant, souvent, je le vois torse-nu, assis sur une chaise en plastique, devant sa maison, fuyant la chaleur insupportable des masures de Bangkok. Sur sa chaise, il lit des journaux thaï, fume le cigare, boit un thé ou contemple les nuages. Il attend le client.

   Il a le même regard que tous les Chinois du quartier chinois de la ville, celle d’un petit commerçant qui, parmi des milliers d’autres, tient son petit magasin.  Mais lui, il ne tient pas une petite échope, il en tient une gigantesque : il dispose de plus de cent taxi-meters qu’il loue aux gens de la campagne venus chercher un travail à la grande ville.

Noir l’Obscur

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