Un hommage à Sei Shōnagon

Les Notes de chevet, dans leur apparente simplicité, ouvrent des chemins d’écriture où se jouent à la fois l’immédiateté du quotidien et sa très grande étrangeté. L’inventaire de nos « choses », par la mise à distance qu’il induit, révèle des voix toutes singulières, tout en parvenant à les fondre en une seule, qui pourrait être celle de chacun de nous. La preuve par les Secondes B, avec leur professeur Caroline Alary.

CHOSES DÉSOLANTES

N’avoir plus de papier dans une imprimante. Jeter un détritus et rater la poubelle.

Un chien qui aboie désespérément devant une porte ou une maison tard le soir. Entendre le son du réveil lorsqu’on est fatigué. Quand il fait chaud, se rendre compte que le ventilateur souffle sur les autres et pas sur nous. S’apercevoir que l’on a de la nourriture coincée entre les dents lors d’une discussion.

CHOSES QUI SENTENT MAUVAIS

Les étroites ruelles anonymes de Paris. Trop de parfum. L’odeur du cuir d’une voiture qui a trop chauffé au soleil. Du vieux fromage qui a dépéri au frigo. Un fil électrique qui a cramé.

A.

CHOSES PÉNIBLES

Entendre le réveil sonner à six heures pour la rentrée des classes tout en subissant le décalage horaire. Avoir un stylo qui fuit et qui laisse des taches d’encre sur la copie et essayer en vain de la garder propre.

P.

CHOSES ÉLÉGANTES

Un chat qui passe, silencieux, sur le mur d’en face en pleine nuit. Un voile de dentelle qui nous fait penser aux heures consacrées à le faire. Des fleurs de pissenlits qui n’attendent que le vent pour les soulever. Un matelas de nuages vu du hublot. Une pointe de ballerine dans « Giselle ».

CHOSES TRISTES

Retrouver une petite chaussette de son enfance et se souvenir du moment où on a perdu l’autre. S’asseoir à une belle table puis fixer la chaise en face, vide. Déposer des fleurs sur une tombe. Attendre quelqu’un qui ne viendra jamais. Un peintre qui termine ce qu’il croit être son plus beau tableau perdant ainsi l’espoir de faire mieux. Le blues du dimanche soir.

CHOSES QUE L’ON FAIT SANS Y PENSER

Mettre un point sur un i ou une cédille sous un c. Barrer des mots pour les remplacer. Froisser une susceptibilité. Grimper les marches qui mènent à sa chambre.

CHOSES QUI SONT TOUJOURS LÀ

Le temps, à moins qu’il ne soit toujours dépassé. Des questions sans réponse. Les mauvais souvenirs et les regrets amers.

M.

CHOSES TERRIFIANTES

Le ciel couvert de nuages noirs qui encerclent la ville abandonnée. Des éclairs qui foudroient le parc municipal. Un enfant perdu sous un arbre dont les feuilles sont mortes. Dans l’obscurité, un homme avec le visage caché. Une petite fille le rejoignant, sur le point de traverser la route principale. Un renard écrasé au bord du trottoir. Des fourmis carnivores affamées qui s’entassent sur le cadavre.

Y.

CHOSES MÉLODIEUSES

Un homme avec un bouquet de fleurs qui dit un poème à une femme.

Le vent qui se faufile entre les feuilles d’un pommier.

N.

CHOSES QUI DOIVENT ÊTRE COURTES

Les étudiants qui souffrent en silence en classe de travail. Les souffrances, après un amour perdu. Les courses d’endurance sous un soleil brûlant.

M.

CHOSES QUI ME METTENT EN COLÈRE

Les files interminables aux caisses des supermarchés. Une calculette qui décide de s’éteindre au milieu d’un long calcul avec multiples fractions. Les publicités passées au milieu d’un film à suspense. Un pot de Nutella vide. Les réveils qui sonnent un samedi matin et ceux qui ne sonnent pas le lundi.

CHOSES QUI DOIVENT ÊTRE COURTES

Les grands classiques de la littérature. Les escales de nuit dans les petits aéroports.

L.

CHOSES QUI DONNENT FAIM

Les vapeurs qui se laissent flotter lentement au-dessus d’un steack bien brûlant. Le bruit que font les bulles qui remontent dans un verre de Coca-Cola. Un match de boxe thaïe à la télévision le soir, que l’on regarde en ayant éteint toutes les lumières.

CHOSES QUI NE FONT QUE BLESSER

Un coup de pied sur le bord du lit après une longue dispute avec les parents. Se mordre la langue jusqu’au sang pour se retenir de sourire quand le voisin fait une remarque rigolote sur la posture du professeur. Le coup de poing dans le mur de la chambre suite à une mauvaise note en Français alors que tout était appris par cœur.

CHOSES QUI FONT SERRER LE POING

Frapper dans un sac de sable sous le soleil pendant deux heures. Se cogner le genou contre une table basse en sachant que c’est la troisième fois de la journée avec la même table… Deux heures de Maths…

A.

CHOSES QUI CHANGENT TROP VITE

Un visage infesté de boutons purulents, signe que notre corps change. Un an passe puis deux et nous voilà adultes !

A.

CHOSES QUI NE FONT QUE PASSER

Les années, les mois, les heures, les minutes, les secondes, la vie. Les voitures sous le périphérique parisien.

CHOSES ÉLÉGANTES

Un châle en soie sauvage déposé précieusement sur les épaules d’une femme parfumée. Un bracelet en or sur un poignet fin. L’odeur des croissants, un matin d’hiver, déposés précieusement sur un plateau en argent que l’on distingue de très loin.

C.

CHOSES ÉLÉGANTES

Les bougies que le serveur allume lors d’un dîner en amoureux. Le petit morceau de persil sur la sauce des spaghettis Carbonara. Le jeune homme un peu voyou se forçant à bien parler lors d’une rencontre avec les parents de sa fiancée…

A.

CHOSES QUI AGACENT

Se retrouver coincé dans les embouteillages et savoir que l’on est déjà en retard pour son rendez-vous. Les aboiements des chiens du quartier après une journée fatigante de travail. Passer l’aspirateur et faire la vaisselle quand c’est une journée ensoleillée.

L.

CHOSES DÉSOLANTES

Regarder une émission télévisée sur la cuisine en ne sachant rien préparer sauf peut-être une omelette. Des fleurs fanées. Rater une très grande opportunité dans la vie. Une longue lutte contre le cancer qui n’aura servi à rien.

CHOSES QUI NE S’EFFACENT PAS

Les meilleurs souvenirs que vous avez de vos amis. Le sourire sur les lèvres d’une toute nouvelle mère. Les réécriveurs de l’effaceur de stylo-plume. Une tache de sang ou de café sur un t-shirt blanc.

E.

MES FAIBLESSES

S’attacher trop vite au gens pour n’être que déçue au final. Ma sensibilité qui s’avère être un atout dans certaines circonstances. Ma curiosité incorrigible. Les séries télévisées. Le chocolat.

L.

CHOSES QUI PASSENT TROP VITE

Les jours de la semaine, leur journée ensoleillée et leur nuit étoilée. Le paysage montagneux que l’on peut voir à travers la fenêtre de la voiture lors d’un départ en vacances. Le train qui s’arrête à une gare, fait monter des passagers, en fait descendre d’autres et puis repart lentement. L’hiver, le bonhomme de neige qu’on a fait et qui fond si vite.

CHOSES BELLES

Un vieux vêtement que l’on a adoré mais qu’on a perdu, le retrouver, le redécouvrir. Un jardin rempli de fleurs multicolores, avec de grands arbres et un soleil en été. Entendre le chant des oiseaux le matin en se lavant, se dire que la journée commence bien.

A.

CHOSES QU’IL FAUT ÉVITER, SI POSSIBLE

Mettre du sel à la place du sucre, dans une mousse au chocolat. En talons, courir après un bus. Laver un T-shirt de couleur dans une lessive blanche. Essayer de se couper seul les cheveux alors qu’on ne sait pas faire. Peindre un mur sans ses gants et découvrir que la peinture ne part pas sans un alcool fort qui brûle la peau.

A.

CHOSES QUI ME METTENT EN COLÈRE

La violence d’un homme sur un enfant. Les jours d’orages à la plage, un jour de vacances. Les gens qui doublent dans les files d’attentes, sans aucun savoir-vivre. Des gens décédés trop tôt et injustement.

CHOSES QUI NE DURENT PAS ÉTERNELLEMENT

Une bouteille de parfum. L’encre d’un stylo. La vie d’un homme.

A.

CHOSES QUI FONT MAL

Un coup de poing sur l’épaule. Un coup de genou sur la cuisse. De la poussière dans les yeux. Une porte qu’on se prend dans la figure. La paume des mains quand on applaudit trop fort. Tomber sur le carrelage en se cassant une dent.

A.

CHOSES QUE L’ON NE REMARQUE PAS

Le temps qui passe. La Terre qui tourne sur elle-même dans un coin de l’univers. Les petites pelotes de poussière sous le lit. Les voitures qui partent le matin.

CHOSES QUE L’ON CONNAIT PAR CŒUR

Les vingt-six lettres de l’alphabet. Le prénom de la dame qui nous a donné naissance. Le titre du roman qui vous a changé. La personne qui vous a blessé.

E.

CHOSES QUI FONT PEUR

La fenêtre ouverte ; tout à coup, mes rideaux bougent, surpris par le vent. Je ne retrouve plus ma petite sœur pendant l’heure d’affluence. Manquer une marche en descendant les escaliers. La mort.

CHOSES QUI TOMBENT

Une larme contre la joue d’une petite fille. La pluie. Les feuilles de l’arbre dans mon jardin pendant l’automne. Un bébé qui fait ses premiers pas.

A.

CHOSES INUTILES

Les vêtements que certains maîtres mettent à leurs animaux. Les râpes à fromage car le fromage se vend aussi déjà râpé. Acheter une montre à un enfant qui ne sait pas lire l’heure.

T.

CHOSES TRISTES

Un ami décédé. Une personne qui fait de son mieux à l ‘école pour avoir son brevet, mais qui échoue. Un proche qui s’en va, qui quitte le lycée.

L.

CHOSES QUI ONT UN ASPECT SALE

La peau des mains et des pieds qui a été mise trop longtemps dans l’eau. Les cheveux perdus qui sont coincés dans l’évacuation de la douche. La rouille sur un vélo n’ayant pas été utilisé depuis longtemps.

C.

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?

Ce blog, consacré à la publication d’ateliers d’écriture créative au Lycée Français International de Bangkok, s’inscrit dans la continuité du précédent, Yuthinay. Il répond donc aux mêmes attentes que le précédent : l’expérience ayant été réussie, on voudrait la re-tenter…

Qu’est-ce qui a changé ?

Pas grand chose ! Mais tout de même le nom : on passe de năy à nî:. D’une question à une réponse. Mais on n’a toujours pas de sujet au verbe…

Alors quoi ?

On l’entend dire partout, yù: thî: năy… yù: signifie « demeurer », thî: introduit l’idée de lieu, et năy permet de se demander à quel lieu on a affaire. Mot à mot : « *demeurer endroit lequel » ? On s’abstient d’un sujet, parce qu’il est la plupart du temps déductible du contexte : celui qui allume son téléphone portable et demande « en quel lieu demeure…? » n’a guère besoin de spécifier que c’est pour son interlocuteur et non pour lui-même qu’il se pose une telle question. On l’entend aussi dans le fil de la conversation, quand le propos est déjà bien connu, un peu comme un « où ça » qui vient relancer une discussion en français. Finalement on ne précise le plus souvent le sujet que pour demander son chemin ou la localisation d’une personne tierce : rong rian farangsèt yù: thî: năy, « où est l’école française ? » (à quoi, pour rester poli, on devrait rajouter khráp si on est un garçon et khâ si on est une fille).

L’intérêt de cette formule, c’est que lorsqu’on se met à l’utiliser hors contexte, l’absence de spécification du sujet qu’elle suppose permet aussi de tous les sous-entendre… et semble idéale pour une publication web : le « site » efface les frontières géographiques et invite le lecteur à poursuivre, pour lui-même, la même interrogation que celle qu’il a pu voir à l’oeuvre dans des textes souvent un peu intrigants. C’était un titre en pied-de-nez, qui contenait tout juste l’idée qu’on allait s’interroger sur l’espace, sur le lieu où l’on vit, sur ce qu’on y fait, sur l’endroit d’où l’on vient etc., et tenter de mettre cela en partage dans l’écriture, tout en le faisant entrer en résonance avec les éventuels commentaires du lecteur : une écriture de l’amorce, du commencement plus que de l’achèvement. Une manière économique de dire « qu’est-ce je fais là, et toi, et lui, elle, eux, nous tous ? ». Interrogation qui a du sens dans une école dite « à l’étranger », qui n’est pas l’étranger pour tout le monde ni pour tous, et qui prend son sens dans l’écriture.

Cette année, donc, on répond au pied-de-nez de l’an passé par un nouveau pied-de-nez : un nî: qui signifie « ici » ; en passant à l’affirmation on a l’air de répondre, mais on le fait en normand, avec un « ici » qui n’a de sens qu’en fonction de celui qui le lit… et on essaie d’aller plus loin : je suis ici, tu es ici, il, elle, c’est ici, vous êtes ici, nous sommes ici, ils, elles sont ici… Et qu’est-ce qu’on y trouve, alors ? Ce nî: est une tentative d’inscrire encore l’écriture à venir dans l’interrogatif (ou tout simplement la curiosité) et cherche à faire jouer l’idée d’une perche tendue.

Et puisque vous êtes arrivé(e/s) jusque ici, justement, on vous invite lourdement à commenter. Peu de choses suffisent : une simple association d’idée, un bref souvenir, ne serait-ce qu’un mot… suffisent à matérialiser votre lecture et faire jouer au blog son rôle de catalyseur dans la classe. Recevoir, à 13 ans d’écart (l’âge qu’elle avait alors) un email d’une élève qui maintenant travaille déjà depuis 5 ans, mais se souvient des ateliers d’écriture et du nom de Perec (elle avait reçu, en 4e, un commentaire suite à un tout petit texte où elle mettait beaucoup d’elle-même, déguisée derrière son prénom), prouve que l’expérience en vaut la peine.

Le fondement de cette démarche, on le trouvera dans le travail de François Bon, qui rend hommage à Georges Perec, vers lequel on renvoie également.

Les liens ci-dessous renvoient aux explications de l’an dernier, toujours d’actualité :

Pour contacter l’administrateur du blog, vous pouvez utiliser l’adresse suivante : thibaud.saintin [chez] lfib.ac.th (remplacez « chez » par l’arobase : c’est un moyen sommaire pour éviter de recevoir du « spam » de la part de robots qui détectent automatiquement les adresses emails).